• Les belles images, Simone de Beauvoir (1966)

      Laurence est une jeune femme mariée et publicitaire de profession qui prend conscience de l’oubli d’elle-même dans lequel elle est tombée et de la nécessité de ne pas imposer la même atténuation de la réalité à sa fille. Vers la fin du livre, elle va avec son mari faire des courses de Noël rue du faubourg Saint-Honoré.

    « J’avais ces yeux brillants ; j’adorais entrer dans les boutiques, caresser du regard le foisonnement des tissus, flâner dans ces prairies soyeuses émaillées de fleurs fantastiques; dans mes mains ruisselait la tendresse du mohair et de l’angora, la fraîcheur des toiles, la grâce du linon, la tiédeur capiteuse des velours. C’est parce qu’elle aimait ces paradis, au sol tapissé d’étoffes luxueuses, aux arbres chargés d’escarboucles, qu’elle a su tout de suite en parler. Et maintenant elle est victime des slogans qu’elle a fabriqués. Déformation professionnelle : dès que m’attire un décor, un objet, je me demande à quelle motivation j’obéis. Elle flaire l’attrape-nigaud, la mystification et tous ces raffinements l’excèdent et même à la longue l’irritent. Je finirai par me détacher de tout… Tout de même elle s’est arrêtée devant une veste en daim d’une couleur indéfinissable : couleur de brume, couleur du temps, couleur des robes de Peau-d’Ane.
      - Quelle beauté !
      - Achète-là. Mais ce n’est pas mon cadeau. Je veux t’offrir de l’inutile.

      - Non, je ne veux pas l’acheter.
      Déjà l’envie l’a quittée ; cette veste n’aurait plus la même nuance ni le même velouté, séparée du trois-quarts feuille morte, des manteaux en cuir lisse, des écharpes brillantes qui l’encadrent dans la vitrine; c’est celle-ci tout entière qu’on convoite à travers chacun des objets qui y sont exposés. »


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